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Chanson sur Roquefavour

medaille roquefavour

 

 

LE CANAL DE MARSEILLE.

Air : Oui, j'en conviens, Gillette est bien jolie.

Décidément tu gagnes la partie :
Tes envieux sont réduits à quia ;
Fils de l'aride et vieille Massilie
Tu peux chanter enfin halleluia.
Le ciel a beau vouloir y mettre obstacle ;
Sur tes rocs nus, sur ton sable natal
Les oasis vont fleurir par miracle :
On t'a permis de creuser un canal.

Mais aujourd'hui que tout cadeau s'escompte,
Il faut payer des bienfaits aussi grands.
Tes magistrats ont déjà fait leur compte ;
Il est nourri : dix millions de francs !...
De tes riquets pour stimuler le zèle,
Cent mille écus enfleront le total.
Courage, allons! vide ton escarcelle :
On t'a permis de creuser un canal.

Dieux! quels gros choux ! quels navets ! quelles raves !
Dans ton terroir, immense potager !

Combien les fruits mûriront plus suaves,
Au riche Eden qui sera ton verger !
Mais ces trésors le luxe s'en empare ;
On les ravit à ton humble régal ;
Plus abondant, le fruit devient plus rare,
On t'a permis de creuser un canal.

Depuis vingt ans si ton heureuse ville
Pour ses travaux a faute d'ouvriers,
On y mettra bon ordre , sois tranquille :
L'on va créer usines par milliers....
Le paupérisme a gangrené la terre,
Sans t'imprimer son stigmate fatal ;
Plus tard, hélas ! fuiras-tu cet ulcère!
On t'a permis de creuser un canal.

L'édit du prince a commué ta peine:
Dorénavant de faim tu dois pâtir ;
Jadis la soif te mettait hors d'haleine;
Tu souffriras toujours, pauvre martyr !
Car chaque goutte en ton verre épanchée.
Payant la dîme au fisc municipal,
Te coûtera de pain une bouchée :
On t'a permis de creuser un canal.

Mais, diras-tu , ce tribut qu'on prélève,
Combien de temps ai-je à le supporter?

Puisqu'à mes frais le monument s'élève,

Me sera-t-il donné d'en profiter?

Oh! sur ce point que ton cœur se rassure :

Si le destin te préserve du mal,

En dix-neuf cent tu boiras de l'eau pure:

On t'a permis de creuser un canal.

Novembre 1838.

 

 

ROQUEFAVOUR

Le Cadet Roussel

 

     Nous parlions tantôt des poésies légères de M. Lepeytre ; à ce propos citons encore une autre jolie pièce, du même genre, qu’il composa en 1845 sous ce titre : Histoire du canal de la Durance

     Comme secrétaire-général de la Mairie, il avait apporté le tribut de son intelligente activité aux travaux de cette entreprise capitale qui a vivifié le territoire de Marseille,  teignant aussi la soif d’une ville où les gosiers se comptent par centaines de mille. Dans un banquet officiel qui eut lieu peu avant la fin des travaux, M. Lepeytre, au milieu des bravos et des rires approbatifs, chanta les couplets que voici :

                     Air de Cadet Roussel

          Messieurs, permettez-vous qu’ici

         Je vous fasse un petit récit

         Et du canal qui nous fait boire

         Que je vous raconte l’histoire ?

               Ah ! Ah ! Donc écoutez

              Et puis, au refrain, répétez.

 

         Notre Conseil municipal

         Voulut, un jour, faire un canal,

         Et chacun de dire à la ronde :

         Que l’eau coule pour tout le monde !

               Ah ! Ah ! C’est comme ça

             Que notre canal commença.

 

         Tout aussitôt vingt concurrents

         Offrent vingt projets différents,

         L’un va puiser à la Durance,

         L’autre au Verdon poursuit sa chance ;

               Ah ! Ah ! Pas de ruisseaux

               Dont on n’ait calibré des eaux.

 

         Entre Michel, Bazin, Séguin (1)

         Le Conseil flottait incertain,

         Plus on parle et moins on s’éclaire ;

         Bref on ne fait que de l’eau claire

               Ah ! Ah ! Ce qui revient

               A dire que l’on ne fait rien.

 

         C’est alors que se révéla

         L’esprit de monsieur Consolat (2)

         Une œuvre si belle et si grande,

         Dit-il, ne veut pas qu’on marchande

               Ah ! Ah ! Ces charlatans

               Nous feraient perdre trop de temps.

         Nous-mêmes faisons faire un plan

         Et ne le laissons pas en plan.

     -Que votre volonté soit faite

   Répond Clapier (3), La forte tête.

         Ah ! Ah ! Tout le Conseil

         Applaudit à ce bon conseil.

 

 -1-

  

         On vote, sans plus d’examen,

         Puis le ministre dit : Amen !

         Vite monsieur Legrand (4) envoie

         Quelqu’un pour ouvrir la voie

               Ah ! Ah ! Pour cet objet,

               Il fallait un fameux sujet.

 

         Ce fut l’habile Kermaingant ; (5)

         Cela nous allait comme un gant.

         Il faudra bien qu’il s’ingénie

         Car c’est un homme de génie.

               Ah ! Ah ! Je vous réponds

               Qu’il sait faire canaux et ponts.

 

         Mais Kermaingan ne veut marcher

         Qu’accompagné de Montricher.

         Soit ! Que Montricher l’accompagne.

         Montricher battra la campagne.

               Ah ! Ah ! Son fort jarret

               Tiendra tout le monde en arrêt.

 

         Le voila par monts et par vaux

         Préoccupé de ses travaux ;

         Il couvre le papier de lignes

         D’X d’Y grec et d’autres signes.

               Ah ! Ah ! Pareil début

               Annonce bien quel est son but.

 

         Il faudrait suivre Montricher

         Pour savoir comme il peut marcher,

         Des Cadeaux à la Durance

         Il fit vingt fois le tour de France.

               Ah ! Ah ! C’est qu’en courant

               Il défierait le juif-Errant.

 

         Keraingant après tout ceci

         Voit bien qu’il est trop ici ;

        Il part sans demander son reste.

         Qu’importe ! Montricher nous reste.

               Ah ! Ah ! Quand je vous dis

               Qu’à lui seul il compte pour dix !

 

         Des plans sont dressés, adoptés,

         Et, sur-le-champ. Exécutés.

         Toute une armée industrielle

         Se forme, à la voix qui l’appelle.

               Ah ! Ah ! Dieu soit loué !

               Le pic et la mine ont joué.

 

         Plus de deux mille travailleurs,

         Mineurs, terrassiers et tailleurs,

         Se mettent ensemble à la tâche

         Et la poursuivent sans relâche.

               Ah ! A ! Quel bacchanal !

               Quel bruit fait déjà le Canal !

 

-2-

            Que d’aqueducs, de souterrains,

           Rivaux des chefs-d’œuvre romains !

           Ici quelle montagneon crève ! (6)

           Là quelle Babel on élève ! (7)

               Ah ! Ah ! Sur ces travaux

               Le temps ébréchera sa faux !

 

         La ligne droite s’établit,

         Le Canal voit faire son lit.

         Courage !... bientôt il s’y jette.

         Amis, ce jour-là quelle fête !

               Ah ! Ah ! Combien d’échos

               L’avenir garde à nos bravos !

 

         On dit que pour être approuvé

         Le projet doit être achevé.

         Moi, j’anticipe sur l’éloge

         C’est une question d’horloge.

               Ah ! Ah ! L’autre saison

               Saura bien me donner raison.

          Oui, ce Canal inespéré

         Sera bientôt inauguré.

         Encore une petite année,

         La chose sera terminée.

             Ah ! Ah ! enne i ni.

             En quarante-six c’est fini.

 

         Alors nous nous réunirons

         Et tous ensemble nous boirons

         Trempant le vin de préférence

         D’eau qui nous vient de la Durance.

               Ah ! Ah ! Comme on boira

               Quand la rivière coulera !

 

La chanson se terminait par une série de toasts en couplet versifiés, comme les précédents, dans le style spirituel, coulant et de bonne humeur dont Panard et Désaugiers ont laissé les modèles. L’auteur chantait au 25me et dernier :

         Mais ce n’est pas une raison

         De vous ennuyer à foison

         J’abuse et ce n’est pas honnête ;

         Il faut qu’à la fin je m’arrête.

               Ah ! Ah ! Applaudissez

               Et cela voudra dire : Assez !

 

       Dans cette chanson on applaudit particulièrement les couplets qui mentionnaient les travaux de l’ingénieur Montricher, l’éminent exécuteur de l’entreprise «  préoccupé de ses travaux », vers qui faisait vraiment image, ainsi que le rappel des courses de l’ingénieur à Jambes de cerf, courses dans lesquelles le secrétaire-général l’accompagna plus d’une fois, ayant peine à le suivre, quoique lui-même fort ingambe.

      Une amitié étroite liait ces deux hommes d’élite, et quand la révolution de 1848 eut, momentanément écarté M. Lepeytre de l’administration après qu’il eut été nommé directeur de l’Octroi, Montricher lui confia la direction des bureaux du Canal. M. Lepeytre la garda jusqu’à terme de sa disgrâce imméritée et jusqu’à sa rentrée au secrétariat-général.

       Ce n’est pas seulement au badinage que se distinguait la muse de M. Lepeytre ; Les sujets sérieux et relevés l’inspiraient non moins poétiquement.

 -3-

 (1)Auteur des projets qui ne furent pas approuvé; à ces noms il faut ajouter celui de Garella. Antérieurement, au seizième siècle, Adam de Craponne avait projeté de dériver les eaux de la Durance en vue d’un canal de Provence, et, au dix-septième, Floquet avait formulé, dans le même sens, un projet qui reçut un commencement d’exécution.

  1. (2)Maire de Marseille à ce moment-là, et promoteur de cette grande entreprise. Sa propriété rurale à La Viste fut arrosée une des premières.
  2. (3)Habile avocat, conseiller municipal très-influent, député de notre département, ayant occupé souvent avec succès la tribune législative, ce qui l’avait fait surnommé: La plus grande des Bouches-du-Rhône.
  3. (4)Directeur général des ponts et chaussée, marié à Mile de Roux, fille d’un ancien député de Marseille et chef d’une des premières maisons de commerce du Midi.
  4. (5)Ingénieur renommé, mais recula devant les difficultés de l’entreprise.
  5. (6)Le canal passe par de nombreux souterrains.